La question revient à chaque arbitrage budgétaire : combien rapporte un abonné, et donc combien peut on raisonnablement dépenser pour en gagner un. Elle est légitime, elle mérite une réponse chiffrée, et cette réponse est nettement moins solide qu'un tableau de bord ne le laisse croire. La valeur d'un abonné se calcule par une méthode simple, à condition d'accepter trois choses : le chiffre obtenu est une moyenne sur une population très dispersée, il repose sur une attribution imparfaite, et il ne capte qu'une partie des effets réels. Bien compris, il permet néanmoins d'arbitrer entre plateformes et de fixer un plafond d'acquisition, ce qui est déjà considérable comparé au pilotage à l'intuition.

Pourquoi la question se pose mal

Avant de calculer, il faut désamorcer plusieurs confusions qui rendent le résultat ininterprétable. La plupart tiennent à ce que l'on croit mesurer. Ces difficultés recoupent celles que nous évoquons dans la rubrique réseaux sociaux à propos des indicateurs de performance.

Un abonné n'est pas un client

S'abonner engage à peu près à rien : le geste coûte une seconde et n'exprime souvent qu'un intérêt passager ou une politesse. Entre l'abonnement et l'achat s'intercalent la mémorisation, le besoin, la comparaison et la décision, autant d'étapes où la majorité des abonnés sortent du parcours. Traiter un abonné comme un prospect qualifié fausse tous les calculs qui suivent. Il vaut mieux le considérer comme un contact à très faible engagement, dont une petite fraction se transformera, ce qui correspond mieux à la réalité observée.

Le nombre d'abonnés comme indicateur trompeur

Le nombre d'abonnés est un stock cumulé qui ne diminue presque jamais, alors que la portée réelle dépend de l'activité récente. Une communauté de vingt mille abonnés constituée il y a cinq ans et une communauté de trois mille abonnés recrutés cette année n'ont aucun rapport en termes de résultat. Le stock rassure et se communique bien, il ne prédit rien. La grandeur utile est la portée effective, c'est à dire le nombre de personnes réellement exposées, qui se compte souvent en pourcentage à un chiffre du stock affiché. Un nettoyage des comptes inactifs, quand la plateforme le permet, améliore d'ailleurs les taux affichés sans rien changer au résultat réel, ce qui illustre assez bien le peu de sens de cet indicateur.

Ce que la plateforme mesure et ce qu'elle cache

Les statistiques fournies décrivent avec précision ce qui se passe à l'intérieur de la plateforme et à peu près rien de ce qui se passe en dehors. Elles comptent les impressions, les interactions, parfois les clics sortants, et s'arrêtent là. Elles ne savent pas qu'un abonné a vu une publication puis a tapé le nom de l'entreprise dans un moteur trois semaines plus tard. Toute la valeur créée hors plateforme échappe donc à la mesure native, ce qui explique l'écart systématique entre les chiffres de la plateforme et ceux de l'outil de mesure du site.

L'attribution, obstacle central

Rattacher une vente à une exposition suppose de suivre l'individu entre les deux, ce que les restrictions de suivi rendent de plus en plus difficile. Une part importante des visites issues des réseaux arrive sans référent identifiable, notamment depuis les applications mobiles, et se retrouve comptée en accès direct. Les modèles d'attribution corrigent partiellement ce biais mais reposent sur des hypothèses. Il faut donc considérer tout chiffre d'attribution comme une estimation basse, et le dire explicitement lorsqu'on le présente. Une pratique saine consiste à publier systématiquement deux valeurs, l'une strictement attribuée et l'autre incluant l'estimation du non attribué, plutôt qu'un chiffre unique dont personne ne sait ce qu'il contient.

Ce que l'on cherche réellement à décider

Le calcul n'a d'intérêt que rapporté à une décision précise : faut il continuer à investir sur cette plateforme, quel budget publicitaire est justifiable, quel type de contenu produire en priorité. Poser la question de façon abstraite conduit à un chiffre que personne n'utilise. Définir d'abord la décision permet de choisir la méthode et le niveau de précision nécessaires, qui sont souvent bien plus modestes qu'on ne l'imagine : savoir si un abonné vaut plutôt un euro ou plutôt vingt suffit à trancher la plupart des arbitrages.

Suivi de la contribution d’une audience sociale au chiffre d’affaires

Une méthode de calcul praticable

Voici une méthode que l'on peut mettre en œuvre avec les outils habituels, sans instrumentation particulière. Elle s'inspire directement du calcul de la valeur vie client, appliqué à une population d'abonnés plutôt qu'à une population d'acheteurs.

Délimiter une cohorte

Le calcul se fait sur un groupe d'abonnés recrutés pendant une même période, un mois par exemple, et non sur l'ensemble de la communauté. Le raisonnement par cohorte évite de mélanger des abonnés anciens, dont la valeur est déjà largement réalisée, et des abonnés récents, dont elle est à venir. Il permet aussi de comparer les périodes entre elles et de repérer les campagnes de recrutement qui amènent des abonnés de meilleure qualité, information autrement inaccessible. La taille minimale d'une cohorte exploitable dépend du taux de conversion attendu : en dessous de quelques centaines d'abonnés, le résultat dépend de deux ou trois acheteurs et ne mesure plus rien de stable.

Choisir une fenêtre d'observation

La valeur ne se manifeste pas immédiatement. Une fenêtre de douze mois est un bon compromis pour la plupart des activités, plus courte pour des achats impulsifs, plus longue pour des cycles de décision commerciaux. La fenêtre doit être fixée avant le calcul et jamais ajustée ensuite en fonction du résultat, ce qui reviendrait à choisir la période la plus flatteuse. Elle doit également être identique d'une cohorte à l'autre pour que la comparaison ait un sens.

Rattacher les revenus

Trois sources se combinent : les ventes attribuées directement au canal social par l'outil de mesure, les ventes réalisées par des clients identifiables comme abonnés lorsque cette information existe, et une estimation de la part non attribuée. Cette troisième composante est la plus délicate. Une approche raisonnable consiste à mesurer l'écart de comportement d'achat entre une population exposée et une population comparable non exposée, ce qui suppose un volume suffisant mais reste la seule méthode donnant un ordre de grandeur défendable.

Retrancher les coûts

Le coût de production des contenus, le temps d'animation et de modération, les outils et le budget publicitaire dépensé pour recruter la cohorte doivent tous entrer dans le calcul. Le temps interne est presque toujours oublié alors qu'il constitue le poste principal : quelques heures par semaine consacrées à la publication et aux réponses représentent, valorisées correctement, plusieurs milliers d'euros par an. L'omettre produit une rentabilité apparente qui ne résiste pas à un examen sérieux. La règle de répartition doit également être écrite : un contenu produit une fois et diffusé sur trois plateformes ne peut pas être imputé intégralement à chacune d'elles.

Obtenir une valeur par abonné

La division du revenu net attribué à la cohorte par le nombre d'abonnés qu'elle contient donne la valeur cherchée. Ce chiffre doit être accompagné de deux autres, sans lesquels il est trompeur : la proportion d'abonnés ayant généré un revenu, souvent très faible, et la valeur médiane parmi ceux qui en ont généré. Ces trois nombres racontent ensemble une histoire cohérente, là où la moyenne seule laisse croire à une contribution uniforme qui n'existe pas.

Comparer à un coût d'acquisition

La valeur ne sert à rien isolée, elle sert comparée au coût d'un abonné supplémentaire. Ce coût se calcule en divisant les dépenses de recrutement de la période par le nombre net d'abonnés gagnés, en tenant compte des départs. Le rapport entre les deux détermine s'il faut accélérer, maintenir ou réduire. Un rapport inférieur à un ne condamne pas nécessairement le canal, si celui ci remplit d'autres fonctions, mais il impose de nommer explicitement ces autres fonctions. Service client, recrutement, preuve d'activité pour des prospects en phase de vérification : ces rôles se défendent parfaitement, à condition d'être assumés et non invoqués après coup pour justifier un résultat décevant.

Élément Source Fiabilité Traitement
Ventes attribuées au canal Outil de mesure du site Bonne mais incomplète Compter intégralement
Ventes de clients abonnés identifiés Base clients rapprochée Bonne sur faible volume Compter sans doublon
Ventes non attribuées Comparaison de populations Estimation Donner une fourchette
Coût publicitaire Régie publicitaire Exacte Retrancher
Temps d'animation interne Estimation d'équipe Approximative Retrancher, ne jamais omettre
Production de contenus Factures et temps passé Bonne Répartir sur la période
Effets de notoriété Non mesurable directement Nulle Signaler, ne pas chiffrer

Les limites de ce chiffre

Ces limites ne disqualifient pas la méthode, elles délimitent son usage. Les ignorer conduit à des décisions justifiées par un chiffre qui ne les supportait pas.

La causalité inversée

Les abonnés d'une marque sont souvent déjà des clients, ou des personnes déjà intéressées par elle. Une corrélation forte entre abonnement et achat peut donc refléter le fait que les acheteurs s'abonnent, et non que les abonnés achètent. C'est le biais le plus important et le plus difficile à traiter. Seule une comparaison entre populations comparables, dont l'une est exposée et l'autre non, permet de distinguer les deux mécanismes, exercice exigeant mais qui change parfois complètement les conclusions. À défaut, une approximation utile consiste à observer les abonnés qui n'étaient pas clients au moment de leur abonnement, population beaucoup plus petite mais dont le comportement est nettement plus informatif.

Les effets indirects non mesurés

Une communauté active produit des effets qui ne se traduisent par aucune ligne dans un tableau de mesure : réassurance d'un prospect qui vérifie l'activité d'une entreprise avant de la contacter, recrutement facilité, retours produits, veille concurrentielle. Ces effets sont réels et impossibles à chiffrer honnêtement. Les mentionner comme non chiffrés vaut mieux que de leur attribuer une valeur arbitraire, laquelle finit toujours par être citée hors contexte comme un résultat mesuré.

La forte dispersion

La distribution des valeurs individuelles est extrêmement inégale : une poignée d'abonnés représente la majeure partie du revenu, et l'immense majorité ne contribue jamais. Une moyenne sur une distribution pareille décrit très mal la population. Elle reste utile pour dimensionner un budget global, elle est inutilisable pour raisonner sur un abonné particulier, et elle devient franchement trompeuse si l'on s'en sert pour justifier des actions individuelles de fidélisation.

L'érosion de la portée

La valeur d'un abonné dépend de la probabilité qu'il voie les publications, laquelle diminue régulièrement à mesure que les plateformes privilégient les contenus recommandés sur les contenus des comptes suivis. Un calcul effectué il y a deux ans surestime donc la valeur actuelle, parfois d'un facteur important. Cette érosion doit être considérée comme structurelle et non conjoncturelle, ce qui plaide pour recalculer régulièrement plutôt que pour reprendre un chiffre établi une fois.

Les changements de plateforme

Une modification d'algorithme, de format dominant ou de règles publicitaires peut diviser ou multiplier la portée en quelques semaines, sans que rien n'ait changé dans la stratégie. La valeur d'un abonné n'est donc pas une propriété stable de l'audience mais le produit d'une relation avec une plateforme dont les règles évoluent unilatéralement. C'est aussi l'argument le plus fort en faveur des canaux que l'on possède réellement, liste de contacts ou site, dont la portée ne dépend de personne d'autre. La conséquence pratique est qu'une partie de la valeur d'un abonné réside dans la probabilité de le faire basculer vers un de ces canaux, ce qui mérite d'être mesuré séparément.

Contribution au revenu selon la part d'abonnés, sur une cohorte annuelle
1 % des abonnés les plus actifs
44 %
Les 4 % suivants
27 %
Les 15 % suivants
21 %
Les 30 % suivants
8 %
Les 50 % restants
0 %

Répartition observée sur une cohorte d'abonnés suivie douze mois. La moyenne par abonné décrit très mal une distribution aussi concentrée.

Que faire de ce chiffre

Utilisé pour les bonnes décisions, ce calcul rend de vrais services. Il s'agit surtout de savoir à quelles questions il répond effectivement.

Arbitrer entre plateformes

Comparer la valeur par abonné entre deux réseaux, à méthode identique, indique où concentrer l'effort. C'est l'usage le plus solide, parce que les biais de mesure s'appliquent de façon comparable des deux côtés et se compensent partiellement. Le résultat contredit souvent l'intuition, une plateforme au volume modeste apportant fréquemment une valeur unitaire bien supérieure à une plateforme à forte audience mais faible intention d'achat.

Décider d'un budget publicitaire

La valeur par abonné fixe un plafond au coût d'acquisition acceptable, ce qui transforme une négociation d'intuition en calcul. Une marge de sécurité s'impose, la valeur étant une estimation optimiste dans un sens et incomplète dans l'autre. Retenir la moitié de la valeur calculée comme plafond constitue une convention prudente et suffisante pour la plupart des arbitrages, tant que la convention est appliquée de façon constante. Ce plafond doit par ailleurs être révisé à la baisse dès que la portée organique se dégrade, puisque la valeur future d'un abonné recruté aujourd'hui dépend directement de la probabilité qu'il voie encore les publications dans un an.

Repérer les contenus qui recrutent bien

Le raisonnement par cohorte permet de rapprocher chaque groupe d'abonnés du contenu qui l'a fait venir, et de constater que certains formats amènent beaucoup d'abonnés de faible valeur tandis que d'autres en amènent peu mais de bonne qualité. C'est une information directement actionnable pour la ligne éditoriale, et elle explique pourquoi les publications les plus vues ne sont pas nécessairement celles qu'il faut reproduire. La mécanique de l'engagement sur les réseaux sociaux s'éclaire nettement une fois croisée avec ce type de mesure.

Distinguer recrutement et fidélisation

Les efforts destinés à gagner des abonnés et ceux destinés à faire vivre la relation avec les abonnés existants n'ont ni les mêmes coûts ni les mêmes retours, et les mélanger dans un budget unique empêche d'arbitrer. Le calcul par cohorte sépare naturellement les deux, la valeur d'une cohorte ancienne mesurant la fidélisation et celle d'une cohorte récente mesurant le recrutement. Cette séparation suffit souvent à révéler qu'un des deux postes absorbe l'essentiel du budget pour l'essentiel du résultat.

Ne pas piloter uniquement sur ce chiffre

Une stratégie entièrement pilotée par la valeur mesurée dérive mécaniquement vers les contenus à conversion rapide, au détriment de tout ce qui construit une position sur la durée et qui échappe à la mesure. Le chiffre doit donc être un élément de décision parmi d'autres, aux côtés d'objectifs qualitatifs assumés comme tels. Les organisations qui l'oublient obtiennent d'excellents indicateurs à court terme et une audience qui se lasse en dix huit mois. L'équilibre raisonnable consiste à réserver une part fixe de la production à des contenus dont on n'attend aucun retour mesurable, part que l'on protège explicitement lors des arbitrages plutôt que de la laisser se faire grignoter chaque trimestre.

Réviser le calcul chaque année

Les hypothèses vieillissent vite : portée organique, comportement d'achat, règles d'attribution, coût de la publicité. Un calcul refait une fois par an, avec la même méthode pour rester comparable, suffit à maintenir la pertinence du chiffre. Conserver la note méthodologique décrivant les choix effectués, notamment la fenêtre d'observation et le traitement des ventes non attribuées, est ce qui rend cette révision possible sans tout reprendre depuis le début et sans discuter à nouveau des mêmes arbitrages méthodologiques. Ce document tient en une page et se relit avant chaque révision, faute de quoi la discussion repart sur les hypothèses au lieu de porter sur les chiffres, ce qui fait perdre l'essentiel du bénéfice de la mesure.